mardi 12 septembre 2017

Chronique d'une mort annoncée



Pendant les migrations, que ce soit durant la printanière ou durant l'automnale, des centaines de millions d'oiseaux transitent entre leur aire de reproduction et leur aire d'hivernage. Certaines espèces, dites résidentes, demeurent toute l'année dans un territoire défini, mais les autres, dites migratrices, doivent parcourir souvent de très longues distances pour assurer leur propre survie.


En Amérique du Nord, quatre corridors migratoires sont reconnus: de l'Atlantique,du Mississippi, central et du Pacifique. Certaines espèces, comme le Pluvier bronzé / Pluvialis dominica / American Golden-Plover, utilisent deux corridors différents pour l'aller-retour. Au début de la migration automnale, les oiseaux se rassemblent au Labrador pour voler ensuite vers la côte du Brésil et les pampas de l'Argentine. Lorsqu'il retourne vers l'Arctique au printemps, ils survolent l'Amérique centrale et la vallée du Mississippi. Ceci explique le nombre d'observations beaucoup plus élevées pour cette espèce l'automne sous les cieux québécois.


Ces longs voyages sont remplis d'embûches qui occasionnent beaucoup de pertes parmi les rangs des migrateurs. La demande énergétique est tellement grande que les oiseaux doivent accumuler le plus de graisses possibles avant d'entreprendre la migration. Les longues heures passées en vol à combattre la chaleur, le froid, la pluie et les vents contraires exigent des oiseaux en pleine forme. Seuls ces derniers réussiront à se rendre au bout du long périple.

Cependant tous ces oiseaux en mouvement vers le sud peuvent compter sur des haltes stratégiques qui leur permettent de refaire des forces. Ceci explique pourquoi certains endroits sont reconnus, migration après migration, pour accueillir les vagues successives d'oiseaux migrateurs. Les limicoles sont parmi les oiseaux les plus faciles à prédire quant aux dates ou aux lieux de leur apparition sous nos cieux. À condition bien évidemment que les habitats restent intacts. La destruction d'habitats riverains dans les zones d'hivernage comptent pour beaucoup dans la diminution du nombre des limicoles. Et pour en ajouter davantage, ces hordes d'oiseaux sont accompagnés par des oiseaux rapaces qui, eux aussi, entreprennent des déplacements similaires à leurs proies. Les deux principaux prédateurs pour les limicoles au Québec sont le Faucon pèlerin / Falco peregrinus / Peregrine Falcon et le Faucon émerillon / Falco columbarius / Merlin.


Un Faucon émerillon en train de dépecer une Mésange à tête noire.


Ce Faucon pèlerin adulte se nourrit d'un Foulque d'Amérique qu'il vient tout juste de capturer.

Alors que le Faucon pèlerin peut capturer des proies beaucoup plus grosses, le Faucon émerillon se contente habituellement d'espèces plus petites. Mais un jeune Faucon pèlerin peut à l'occasion poursuivre un oiseau aussi petit qu'un Pluvier semipalmé et réussir même à le capturer. Anne et moi avons assisté à une poursuite très endiablée d'un faucon contre un pluvier à la Rivière Trois-Pistoles. Après d'interminables minutes, c'est finalement le faucon qui a eu gain de cause.

La présence de faucons immatures des deux espèces constitue une bien mauvaise nouvelle pour les limicoles qui se nourrissent dans la zone intertidale. Ces jeunes sont très fougueux, inexpérimentés et ils s'essaient sur tout ce qui bouge. Les poursuites sont très fréquentes, mais elles se terminent souvent par l'insuccès du côté du prédateur. Bonne nouvelle pour les proies, mais ces attaques successives, faites quotidiennement, induisent un stress bien compréhensible sur les limicoles. Pas étonnant donc de les voir s'envoler sans raison apparente pour revenir se poser au même endroit qu'ils viennent de quitter quelques secondes auparavant.

Jusqu'à hier, le 10 septembre 2017, je croyais dur comme fer qu'un limicole maintenu dans les serres d'un falconidé n'avait absolument aucune chance de s'en échapper. C'était pour moi comme une mort annoncée. Pourtant.... en ce matin pluvieux... 


Anne et moi sommes à l'ouest du quai de Kamouraska, dans un stationnement public limitrophe, et nous reluquons quelques espèces de limicoles qui se nourrissent sur le rivage. Il y a environ une soixantaine d'individus au total.


2 Bécasseaux variables, 2 Bécasseaux sanderling, 2 Pluviers semipalmés et 2 Bécasseaux semipalmés tentent de se nourrir, mais ils semblent plutôt stressés car ils ne cessent de s'envoler et de revenir au même endroit. Cette activité suggère souvent qu'ils sentent la présence d'un prédateur ailé. Même si nous ne le voyons pas, eux le voient ou, du moins, sentent sa présence.

C'est ainsi que, pour une nième fois, le groupe s'élance en trombe. Je prends une photo de ce moment en espérant pouvoir capter l'image d'un Bécasseau à croupion blanc que j'avais repéré au sol juste avant l'envol.




Le bécasseau recherché ne se trouve pas dans la portion du groupe d'oiseaux que je pointe. Cependant, je perçois du coin de l'oeil un mouvement qui me fait lorgner sans hésiter dans cette direction. Je n'en reviens pas de découvrir un Faucon émerillon qui tient dans les serres de sa patte droite un Bécasseau semipalmé resté parmi les roches du rivage..




Comme pour me permettre une meilleure vue sur la scène, le rapace se tourne un peu sur sa droite et je vois bien que ses serres tiennent l'oiseau par ses ailes. Le pauvre bécasseau a peu de chance de s'en sortir.




Le limicole se débattant de plus en plus, le prédateur le place pour lui asséner un coup fatal à la gorge.




Soudainement, l'attention du faucon se porte sur sa droite. Il en oublie ce qu'il était en train de faire. Le bécasseau en profite pour donner des coups de bec à son tortionnaire.




Alors que je m'attends à ce que le rapace s'envole avec sa proie dans les pattes, il lâche son étreinte...





Et il s'envole vers sa gauche. Le bécasseau en profite pour se sauver dans la direction opposée.

  


Anne me dit que c'est probablement une Corneille d'Amérique qui a passé tout près en croassant qui l'a fait fuir. Nous ne saurons jamais avec certitude ce qui a déstabilisé le rapace au point de lui faire lâcher sa proie avant de s'envoler sans demander son reste.

Mais une chose est certaine, ce bécasseau a eu une chance exceptionnelle. Et oui, il semble possible de déjouer la mort, mais il ne faut pas s'y frotter trop souvent.


@ bientôt.





3 commentaires:

Stéphane Giguère a dit…

Quel spectacle impressionnant, merci du partage et du partage de votre immense connaissance sur les oiseaux.

Laval Roy a dit…

Merci Stéphane pour ce commentaire positif. J'étais au bon endroit, au bon moment. J'étais certain que c'était la fin du voyage pour ce bécasseau, mais il faut croire que son heure n'était pas encore venue. Chaque sortie en nature peut nous faire découvrir tant de belles choses.

Chantal a dit…

Une très belle scène captée du début à la fin, bravo ! Les prises sont magnifiques !